Article d'Alexandre Toptchian (écrivain) paru le 28 mai 1992 dans le journal Erevan Soir.

Traduit de l’Arménien par Emmanuel Tashjian

LA PENSÉE ÉTERNELLE

J’avais vu les œuvres du sculpteur Toros après avoir connu l’artiste lui-même. Peut-être est-il important de le signaler, vu que se complètent naturellement l’homme et la création.

Bien entendu TOROS  a le profil de l’artiste. Il possède à la fois la fermeté du travailleur et la franchise du regard de l’homme imprégné de vigilance et de noblesse. J’ai toujours vu chez les sculpteurs un esprit promoteur de bâtir et de construire en partant de produits naturels.

Ces produits de base ne sont-ils pas la pierre, le métal ou le simple argile qui sommeillent dans la nature, mais qui prennent forme entre les mains de l’artiste.

J’ai pu contempler beaucoup d’œuvres de TOROS dans la verdure de son jardin; ces figures de métal posées à même le sol, donnaient l’impression d’avoir germé et poussé, entourés des soins du maître qui les avait semés et cultivés. Ceci me portait à croire que toutes ces formes et figures, comme toute autre croissance, allaient avoir leur cycle d’existence et renaîtraient des siècles plus tard sous des aspects différents. La « Pensée Éternelle »  conformément à la science dont elle est issue, suppose que tout appartient à la nature.

Les sentiments de TOROS  se transmettent éternellement et de façon distincte dans chacune de ses sculptures, petites, ou grandes.

Les rondeurs infinies de ses formes, ainsi que le geste invisible qu’elles recèlent sont d’autant d’expressions cachées que nous percevons. Et c’est dans ce même esprit que le sculpteur a conçu la statue du poète troubadour « SAYAT NOVA » la tête revêtue du capuchon (Le Vérar) qui nous faisait penser à un Dôme d’Église tant et si bien que le capuchon et le dôme se confondaient en une flamme divine s’élevant vers le ciel.

« L’oiseau » est grave et immobile, et sous notre regard il semble plus léger et aérien. C’est peut-être là une des originalités de TOROS.

L’oiseau est pétrifié et ses ailes semblent de béton il est difficile d’imaginer que c’est grâce à elles qu’il puisse évoluer dans les airs.

Le sujet se soumet entièrement aux exigences de l’artiste. Les œuvres de TOROS sont exécutées par excellence en métal de cuivre.

Il est utile de souligner que la sculpture est avant tout un métier. Il faut maîtriser le sujet à la perfection car sans cela il n’est pas possible de créer une œuvre de génie.

TOROS est passé par ces sentiers. Originaire de Alep (Syrie), il passe sa jeunesse comme apprenti dans le façonnage du cuivre.

Né en 1934, il inaugure sa première réussite à Alep en 1966, lors de l’érection d’une statue haute de sept mètres ayant pour thème « LA FEMME ARABE LIBÉRÉE ». L’année suivante TOROS se trouve en France.

En très peu de temps, et ceci dû en particulier à son amour du travail et à son grand talent, il se fait connaître dans toutes les régions de France. Aujourd’hui se dressent dans onze villes françaises, des œuvres toutes différentes les unes des autres. L’une d’entre elles érigée à la mémoire des Martyrs Arméniens du Génocide de 1915 se trouve placée à l’entrée de l’Église Arménienne de Marseille.

La plus magnifique d’entre toutes est peut-être celle qui est située sur une place de la ville de Romans « LE FLÛTISTE ». C’est , certes, une statue peu commune. En effet, le sculpteur a su concilier l’eau et la pierre constituant ainsi un ensemble de mouvements et de gestes. « LE FLÛTISTE » joue et il semble que les notes musicales jaillissent des six orifices de l’instrument tels six jets d’eau.

J’aurai été très surpris si je n’avais pas trouvé dans les œuvres de TOROS l’incarnation de la femme.

« Les femmes de TOROS sont inaccessibles, elles s’inspirent d’une certaine pudeur et leur corps reflètent l’art de la création ».

C’est lorsque j’ai vu une des œuvres maîtresses de TOROS « EVE » ou « LA CROQUEUSE DE POMME » que j’ai eu  la conviction que le corps de la femme était l’art de la Création. Couchée à plat ventre elle incarnait l’adolescence même, et le technologue avait à juste titre employé le terme « INACCESSIBLE ». « EVE » tenait à la main la pomme qu’elle n’avait encore pas croqué et n’avait encore pas commis de « PÉCHÉ» ; dans son regard, se liait un sentiment sans borne de l’infini et de l’éternité.

J’ai eu par deux fois l’occasion de voir cette statue. La première fois posée à même le sol, sur la verdure du jardin du sculpteur « EVE » était sur terre dans la nature, dans la véritable signification  de mon expression. La seconde fois, je l’ai vu au bord d’un piscine posée sur le béton ; elle incarnait « EVE » non encore chassée du PARADIS.

 

Mais ô MIRACLE il me semble à moi aussi que son corps était inaccessible.

 

Est-ce que selon TOROS le corps de la femme n’est pas un bel édifice qui symbolise « L’ÉTERNITÉ de la NATURE » ?